Archives de catégorie : Articles

Quand la ville fait monde…

La ville est apparue comme l’illustration par excellence de l’instauration d’un monde humain. Mais en perdant ses murs, la mégapole tentaculaire aurait rendu ses habitants orphelins de la cité. Au point de voir en elle la ville se défaire… L’expansion de l’urbain n’est-elle pas alors l’occasion de faire entendre l’exigence d’une redéfinition de la citoyenneté, prenant en compte l’être-au-monde des citadins ? À condition toutefois que les artefacts de la mégapole offrent suffisamment de dimension symbolique pour que les usagers puissent se la réapproprier et s’y retrouver. Car quand elle fait signe, la ville contemporaine favorise notre « aptitude au monde » et déploie des horizons plutôt que des frontières.

« J’aime à apprendre, vois-tu. Cela étant, la campagne et les arbres ne consentent à rien m’apprendre, mais bien les hommes des villes. »  Socrate  Continuer la lecture de Quand la ville fait monde…

Another falling wall : WALL STREET

En 1989, le mur tristement célèbre de Berlin s’effondrait annonçant la faillite du système soviétique dont la chute se produisit peu après. Dès lors, le néo-libéralisme triomphant crut pouvoir imposer son idéologie sur toute la planète, en se réclamant de la « révolution reaganienne ». Aujourd’hui, l’échec est retentissant. Nous avions, ici même, dénoncé les dérives de la spéculation financière qui témoignaient du fait que le capitalisme avait définitivement perdu l’esprit qui l’avait inspiré à l’origine. Aujourd’hui, un autre mur vacille : celui de Wall Street et, avec lui, une conception totalement irresponsable de la gestion économique et financière. Cet événement majeur corrobore ce que nous avons toujours dit : entre deux systèmes concurrents, ce n’est pas parce que l’un a démontré ses torts que l’autre peut prétendre avoir raison. À vingt ans d’intervalle, les deux ont montré leurs limites.  Continuer la lecture de Another falling wall : WALL STREET

Où va la guerre ?

Aborder le thème de la guerre ne peut, à première vue, que mettre mal à l’aise : la façon dont on en parle ne revient-elle pas à justifier l’injustifiable ? Pourtant, s’interroger
sur les raisons que se donne la guerre permet aussi d’en mettre au jour les tenants et les aboutissants pour en cerner les métamorphoses et passer au crible ses alibis. Car nous
vivons une époque où la menace de guerre n’a pas vraiment régressé, même si elle ne dit plus vraiment son nom. Non seulement elle prend des formes techniques nouvelles, mais
la façon dont elle est aujourd’hui théorisée tend à occulter sa vraie nature. Continuer la lecture de Où va la guerre ?

Politique, civilisation et religion

Invoquer la notion de civilisation a pu apparaître comme une manoeuvre de diversion, quand l’activisme politique régnant s’est heurté à la résistance des dures réalités économiques et sociales. Pourtant, il faut prendre au sérieux les déclarations qui ont alors été faites : « Depuis trop longtemps la politique se réduit à la gestion, restant à l’écart des causes réelles de nos maux, qui sont souvent plus profondes. J’ai la conviction que dans l’époque où nous sommes, nous avons besoin de ce que j’appelle une politique de civilisation ». Derrière l’appropriation sauvage d’une expression d’Edgar Morin, il faut y voir le désir d’imposer une révision des valeurs sur lesquelles repose notre société, une prétention à « revoir les fondamentaux sur des bases qui soient plus qualitatives que quantitatives » . L’instrumentalisation de la notion de civilisation renforce le soupçon de la menace d’une véritable régression idéologique.  Continuer la lecture de Politique, civilisation et religion

Les limites du volontarisme politique

« Si je veux, j’ordonne ; ma volonté tient lieu de raison » : la formule en impose et illustre bien le volontarisme politique qui était censé servir de clef de voûte à la monarchie absolue. Mais celle-ci relevait, en réalité, du règne de l’imaginaire, puisque faire croire que le destin d’un pays puisse relever de la volonté d’un seul homme – fût-il le roi – revenait à entretenir la pire des superstitions. Pourtant, aujourd’hui, le volontarisme politique est de nouveau revendiqué comme une panacée. Que ce soit sur le plan économique ou politique – aller chercher la croissance économique « avec les dents », réaliser la rupture, etc. –, les « je veux » se multiplient, de manière obsessive, dans les discours officiels. Comme s’il suffisait de vouloir pour pouvoir… En proclamant que tout est possible, on commet un déni de réalité dangereux. Plus qu’une méprise sur la nature de l’action politique, ce volontarisme politique met au jour, jusqu’à la caricature, les travers de notre constitution actuelle. C’est pourquoi certains pointent une dérive vers une « monarchie élective ». Mais le volontarisme dont il est ici question ne fait-il pas planer une menace plus pernicieuse encore que celle d’une régression monarchique ?  Continuer la lecture de Les limites du volontarisme politique

La valeur travail

« Travailler plus pour gagner plus » : ce qui fut un slogan de campagne électorale est devenu un dogme politique censé relancer l’économie de notre pays. Ainsi, sous la forme d’un adage présidentiel, la valeur travail serait de retour, non pas pour l’opposer à la financiarisation caractéristique du capitalisme contemporain qui permet de « gagner de l’argent en dormant », mais pour stigmatiser une France prétendument paresseuse et déclinante. Cette vision est d’autant plus injuste qu’un récent rapport du Bureau International du Travail montrait que le travail des Français est l’un des plus productifs du monde. Les suicides répétés pour raisons professionnelles, dans certaines grandes entreprises, témoignent de l’âpreté des exigences de production. En réalité, l’expression même de valeur travail est depuis longtemps ambiguë et propice aux confusions les plus grossières. Continuer la lecture de La valeur travail

L’actualité de Mai 68

Faut-il liquider l’héritage de Mai 1968 ? La question est au coeur des débats puisque l’actuel président de la République en avait fait un thème majeur de sa campagne : « l’héritage de Mai 68 a introduit le cynisme dans la société et dans la politique », déclara-t-il. Pourtant, le même s’évertue à appeler de ses voeux un « Grenelle du développement durable » : on peut vouloir en « finir » avec cette époque et y puiser malgré tout ses références… Plus globalement, la critique de Mai 68 relève d’un rejet des « sixties » dont se prévaut le néoconservatisme, pour exalter a contrario des valeurs d’autorité et le refus du relativisme moral. Cependant, la lecture qu’il propose de ce qui s’est passé en 1968 apparaît souvent caricaturale. Rejeter cet héritage renvoie, en réalité, à une stratégie de « révolution idéologique » aux accents rétrogrades.  Continuer la lecture de L’actualité de Mai 68

Hannah Arendt : la part de l’art dans la constitution d’un monde commun d’apparence

Que l’art puisse participer à l’édification d’un monde humain est une idée qu’Hannah Arendt a repensée dans Condition de l’homme moderne. S’il est vrai que l’apparence comme manifestation est la seule voie d’accès à l’Être, l’art nous y initie puisqu’il a vocation à déployer entre l’artiste et son public un espace commun d’apparence. L’éclat des œuvres d’art contribue à garantir l’objectivité de notre monde parce qu’elles sont destinées traditionnellement à se maintenir durablement dans l’espace public. Mais certains ont cru s’autoriser d’Hannah Arendt pour condamner l’art contemporain au motif qu’il se fourvoierait dans l’éphémère. Continuer la lecture de Hannah Arendt : la part de l’art dans la constitution d’un monde commun d’apparence

Démocratie : du peuple à la multitude

L’accusation de populisme est devenue la pire injure politique. S’il s’agit de stigmatiser la démagogie, elle apparaît alors la bienvenue. Cependant, elle est aussi devenue une notion fourre-tout qui vise à amalgamer tout ce qui ne serait pas politiquement correct. Ainsi, vouloir s’affranchir de la langue de bois, dire non au TCE, dénoncer la vie chère en pointant le rôle joué par le passage à l’euro, manifester dans la rue contre le CPE, etc. : toutes ces prises de position sont désormais dénoncées comme des formes de populisme. Mais loin de régler les problèmes, cette accusation témoigne surtout de la façon dont certains sont pris à contre-pied dans leurs analyses. Comme si les catégories dont ils usaient se montraient inaptes à rendre compte d’une réalité en pleine mutation qui brouille les repères établis. En premier lieu, la notion de peuple, qui avait longtemps servi de moyen de légitimation politique, apparaît en crise. L’accusation de populisme serait donc le symptôme du désarroi de ceux qui s’aperçoivent que la réalité échappe à la catégorie fondamentale dans laquelle ils voulaient penser l’essence de la politique. Pour le meilleur ou pour le pire, la multitude concrète reprend ses droits sur l’abstraction « peuple ».  Continuer la lecture de Démocratie : du peuple à la multitude

Capitalisme et cage d’acier

Depuis l’effondrement du communisme soviétique, il est devenu incongru de dénoncer les excès du capitalisme, comme si l’échec d’un système pouvait mettre l’autre au-dessus de tout soupçon. Pourtant, des critiques virulentes s’élevent aujourd’hui de l’intérieur même des rouages du système pour en stigmatiser les dérives. Le capitalisme contemporain a laissé se développer des fonds de gestion spéculatifs – hedge founds – dont le montant des capitaux a doublé en cinq ans au point d’influencer directement la politique des plus grandes entreprises. Or, comme ils manquent singulièrement de transparence, procèdent à coups d’emprunts et fonctionnent de manière totalement dérégulée, ces nouveaux monstres de puissance font désormais courir un risque fatal à l’ensemble des places financières. Ainsi, le capitalisme financier actuel est menacé par sa propre logique. Mais les effets pervers de ce néo-capitalisme ne sont pas seulement économiques, ils sont également culturels…  Continuer la lecture de Capitalisme et cage d’acier