Les « lumières sombres » de la néo-réaction

Assistons-nous à un basculement irréversible des temps ? Les démocraties sont aujourd’hui directement menacées par une internationale réactionnaire dont le centre de gravité se situe désormais aux Etats-Unis. Car s’il a été élu en 2016 grâce au soutien de l’alter right se réclamant d’un national-populisme représenté par Steve Bannon et Richard Spencer, Donald Trump doit surtout sa réélection en 2024 aux tenants de la néo-réaction et à ses théoriciens. Autant ses propos erratiques peuvent étonner, autant ceux-ci ne masquent pas que son projet politique a gagné en structuration idéologique pour remettre en question les fondements de la démocratie américaine. Ainsi, un ingénieur du nom de Curtis Yarvin, auto-promu « conseiller du prince », est présenté comme l’égérie de la réactualisation théorique de la réaction. Or, ce projet néo-réactionnaire prétend également avoir une ambition internationale et vise plus particulièrement à déstabiliser les démocraties européennes. Le discours de Munich qu’a tenu en 2024 le vice-président Vance a été révélateur : pour lui, la menace en Europe ne serait pas la Russie, mais la destruction de la civilisation par le progressisme culturel. En 2022, Curtis Yarvin appelait déjà, sur son blog, à « donner carte blanche à la Russie sur toute l’Europe ». L’internationale réactionnaire n’hésite pas à se compromettre avec un régime autocratique et post-totalitaire pour mener une croisade viscérale contre la démocratie en Europe. Face à cette réinitialisation radicale de l’idéologie réactionnaire, le défi est non seulement politique, mais aussi intellectuel.

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La renaturation- revitalisation de la ville

Le développement proliférant des villes est l’exemple emblématique d’une dénaturation insoutenable. Aussi, leur renaturation est un impératif qui nous oblige à prodiguer tous les efforts nécessaires pour rétablir la place de la nature dans la ville. Mais le concept même de « nature » est devenu lui-même suspect, en raison de ses ambiguïtés. D’un point de vue philosophique, il présente une trop grande labilité sémantique. En outre, dans les courants écologiques actuels, cette notion ne fait plus l’unanimité : elle a formé avec la notion de culture un « couple dysfonctionnel » qui entretient nécessairement l’idée d’un dualisme radical et en fait une réalité radicalement étrangère à l’homme. Enfin, elle peut être un totem des idéologies réactionnaires quand on en vient à postuler une hiérarchie raciale au nom d’une « biodiversité humaine ». Ainsi, des auteurs contemporains comme P. Descola, B. Latour ou B. Morizot lui substituent la notion de « vivant » qui serait le trait d’union commun à tous les êtres vivants sur Terre. Rappelons que la notion de nature connote étymologiquement celle de vie : en grec, « phusis » vient du verbe « phuein » qui signifie « croître, engendrer » ; en latin, « natura » vient du verbe « nascor » et renvoie à la profusion des naissances, à l’élan de la vie. Dès lors, la renaturation équivaut avant tout à une revitalisation de la ville. Car sa fuite en avant dans l’artificialité relève du mirage mortifère faisant accroire que l’on pourrait s’épanouir en rompant le cordon ombilical nous amarrant au milieu ambiant. Mais si la renaturation de la ville doit être entendue comme une revitalisation, celle-ci ne peut se contenter de rétablir la place du vivant organique en son cœur : elle implique également de se soucier du vécu de ses habitants, sans cesse confrontés au caractère exogène des artefacts urbains. Aussi faut-il distinguer deux types complémentaires de renaturation : l’une métabolique consistant à rétablir au sein de la ville un continuum d’interactions entre l’homme et la nature organique, l’autre à enjeu étho-politique fondée sur une nouvelle façon d’habiter sa ville, de nouvelles pratiques sociales, de nouveaux habitus économiques et juridiques. Ainsi, la renaturation de la ville relève d’un écocentrisme réfléchi plus que d’un biocentrisme simpliste.

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La tragédie du peuple palestinien

« La terre des hommes est-elle à tous les hommes ?» s’interrogeait le poète palestinien Mahmoud Darwich. La tragédie du peuple palestinien s’est déroulée en plusieurs actes, en commençant par une spoliation et en aboutissant aujourd’hui à une dévastation. En prologue, son origine se trouve dans la déclaration du ministre britannique A. Balfour qui avait concédé, en 1917, « l’établissement en Palestine d’un foyer national pour le peuple juif ». Mais l’Acte 1 de cette tragédie est une première Nakba ou catastrophe : en 1947, l’exode forcé de 700 000 palestiniens et l’émergence d’un nouveau type de colonisation. Cette injustice commise fut ensuite à la source de révoltes qui culminèrent avec la première Intifada. Celle-ci s’acheva en 1993 avec la signature des accords d’Oslo entre le chef de l’OLP Yasser Arafat, le premier ministre israélien Yitzhak Rabin et le président américain Bill Clinton. Cependant, en 1995, l’assassinat d’Yitzhak Rabin par un de ses compatriotes – un terroriste juif religieux d’extrême droite nationaliste – mit fin à ce processus de paix. Fut alors favorisée l’arrivée au pouvoir, dès 1996, de Benjamin Netanyahou, leader du parti nationaliste-conservateur Likoud opposé à ces accords d’Oslo. Dans ce contexte de tensions nouvelles, le mouvement Hamas accéda au pouvoir, lors des élections législatives de 2006 à Gaza, sans plus jamais s’en remettre aux urnes et tout en éliminant ses opposants politiques palestiniens de l’OLP. C’est donc ce mouvement intégriste qui commit, le 7 octobre 2023, le plus sanglant pogrom depuis la Shoah : 1224 tués et 251 enlevés, hommes, femmes et enfants israéliens. Depuis, la riposte militaire du gouvernement israélien sur Gaza a massacré plus de 68 000 palestiniens – dont 83% de civils – et a ravagé leur pays. Depuis deux ans, les Palestiniens vivent leur deuxième Nakba.

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Suicide d’une démocratie

On savait la démocratie fragile, voire malade. On la savait également menacée par des Etats autocratiques de plus en plus hostiles. Pouvait-on cependant imaginer qu’une démocratie s’autodétruise volontairement ? C’est pourtant ce qui se passe actuellement aux Etats-Unis : une majorité d’Etats et d’électeurs ont décidé d’envoyer au pouvoir D. Trump et, depuis sa prise de fonctions le 20 janvier dernier, nous avons compris qu’il ne s’agissait plus d’une alternance classique, mais d’un véritable changement de régime. Lui-même envisage de ne pas quitter le pouvoir au bout des quatre ans de son mandat, alors que la constitution le lui interdit expressément. Au-delà de ce qui n’est peut-être qu’une lubie de sa part, tout porte à croire que les Etats-Unis auront changé de visage au bout de ces quatre ans de mandat. Car ce n’est pas seulement la personnalité de D. Trump qui apparaît inquiétante, mais le fait qu’il cristallise sur son nom la puissance de trois familles idéologiques réactionnaires : les intégristes religieux chrétiens, les populistes conservateurs et les techno-libertariens. Malgré leurs divergences, ces trois courants poursuivent un but commun qui n’est autre que le démantèlement de la démocratie et de ses institutions. Certes, minée par des politiques récurrentes de discrimination raciale, la démocratie américaine a connu d’autres types de travers : dans les années 1950, le maccarthysme en fut une déplorable illustration. Mais aujourd’hui il ne s’agit plus d’une « chasse aux sorcières » dans le contexte d’une guerre froide, mais bien de s’attaquer aux racines mêmes de la démocratie accusée de tous les maux et, en particulier, d’être à la fois trop laxiste et trop normative. Désormais, adepte de la novlangue orwellienne, c’est paradoxalement au nom d’une certaine démocratie que Trump mène une croisade à marche forcée contre la démocratie américaine, sur un chemin qui se veut sans retour.

Mon Image
Image Ambigüe de Donald Trump et Vladimir Putin, réalisée à l’aide d’un modèle d’apprentissage automatique par la méthode de Daniel Geng & Al., https://arxiv.org/abs/2311.17919
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Le régime imaginaire de l’existence

Est-ce ainsi que les hommes vivent, à prendre sans cesse leurs désirs pour la réalité ? Nos croyances sont-elles nécessairement tissées d’illusions ? Le sens que nous déplions au fur et à mesure de notre vie vécue est-il marqué du sceau de l’imaginaire ? Dans notre dernier ouvrage Le Dépli du sens. Généalogie de la vie phénoménale, nous avons voulu démontrer qu’exister revient toujours à se figurer son existence, au risque de la déception et du sentiment de l’absurde. La fiabilité du sens que nous attribuons à notre existence suppose donc la reconnaissance de la réalité objective et sa prise en charge. Mais cet ajustement au réel n’implique pas pour autant le sacrifice de l’imagination symbolique qui permet d’approfondir la dimension de notre être-au-monde.

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Le droit comme ultime garde-fou

En 2024, la moitié des adultes de la planète est appelée à voter. Aussi, J. Ganesh, éditorialiste au Financial Times, a pu dire que « l’homme et la femme de l’année 2024 » sont les électeurs et les électrices. Pourtant, la démocratie est en recul dans le monde. Selon l’ONG Freedom House, en 2000, 54 % de la population mondiale vivait en démocratie, mais aujourd’hui bien moins de la moitié de cette population peut se targuer de vivre en un tel régime : le nombre de pays le pratiquant régresse… Comment expliquer ce décrochage entre le nombre pléthorique d’électeurs appelés à voter cette année et le recul de la démocratie ? Bien sûr, comptabiliser les électeurs qui sont censés, dans les autocraties, voter pour élire leurs dirigeants est un trompe-l’oeil : il est maintenant avéré qu’en Russie, par exemple, les dernières élections qui ont permis à Poutine de s’accorder 88 % des voix ont été notoirement truquées. Dans ce type d’élections faussées, on pourrait y voir un hommage du vice à la vertu, puisque ces autocrates se croient encore obligés d’organiser un vote, même si le résultat est établi d’avance : la certification par les urnes fournirait une sorte de brevet de légitimité. Mais ne nous y trompons pas : nous sommes confrontés à une fatigue, voire à une crise de la démocratie. Non seulement elle a perdu de sa capacité de séduction à l’extérieur, mais elle est menacée désormais de l’intérieur par un populisme pernicieux qui vise à « découpler » démocratie et Etat de droit dans le but d’engendrer, en lieu et place, un nouveau type de Léviathan : la « démocrature ».

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Décivilisation ?

L’augmentation des tensions dans tous les segments de notre société met sur la sellette nos institutions. A ce propos, le politologue Jerôme Fourquet a pointé « un processus de décivilisation qui s’enclenche » : cette expression a été reprise aussitôt par le chef de l’État, dès le lendemain d’un déjeuner à l’Élysée avec des sociologues, le 23 mai dernier. Pourtant, la notion de « décivilisation » apparaît très connotée : avant même d’avoir théorisé le « grand remplacement », le propagandiste d’extrême droite Renaud Camus avait publié, en 2011, un essai intitulé « Décivilisation ». Certes, personne ne peut nier une multiplication des incivilités et l’apparition de phénomènes de désintégration de la vie sociale. Pourtant, dans une tribune du journal Le Monde du 28 juillet 2023, Edgar Morin préfère parler d’une « crise de civilisation » qu’il faudrait resituer dans la complexité d’une « polycrise mondiale ». Edgar Morin pointe également une « crise de la pensée ». Au-delà de la conflictualité radicale qui semble désormais s’emparer aussi bien des conduites que des propos de tout un chacun, il s’agit effectivement d’aller aux racines plus profondes d’une « tragédie de la culture ».

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L’autocratisation qui vient …

Dans son dernier rapport intitulé « Defiance in the face of autocratization », l’institut V-Dem de l’Université suédoise de Göteborg – dirigé par Staffan Lindberg et Anna Lührmann – soulignait en 2022 que tous les gains démocratiques acquis dans le monde depuis la chute du mur de Berlin en 1989 étaient désormais effacés : « L’expansion massive des droits et des libertés démocratiques qui avait suivi la fin de la guerre froide a été perdue ». Bien plus, l’essentiel de ce reflux démocratique s’est produit au cours de la dernière décennie écoulée. Nous vivons actuellement une vague d’« autocratisation » qui menace toutes les démocraties. Selon cet observa-toire, 70 % de la population mondiale vit aujourd’hui dans une autocratie. L’autocratie correspond à la concentra-tion du pouvoir entre les mains d’un dirigeant « fort » qui prétend incarner à lui seul la volonté du peuple – quitte à bafouer les droits fondamentaux tels que la liberté des médias ou les principes démocratiques de base comme la séparation des pouvoirs – et qui prolonge son mandat au-delà de toute limite. Or, si les coups d’État sont habituel-lement l’expression la plus spectaculaire de l’autocratisation, la nouveauté est que son expansion actuelle au coeur même de démocraties se déroule plutôt de manière rampante et en se dotant d’une façade juridique.

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Tempête sous les crânes progressistes

Nous avons changé d’époque et, désormais, s’ouvre le temps des incertitudes. Avec la guerre en Ukraine, nous sommes sortis d’une période de paix relative en Europe qui a duré plus de 75 ans et nous prenons conscience que les valeurs de respect du droit et de démocratie peuvent être brutalement piétinées. L’Union Européenne semble elle-même avoir été prise de court, tant elle a entretenu naïvement le dogme du libre échange et de la mondialisa-tion économique comme étant le meilleur garant de la paix. De même, nous percevons de plus en plus les effets délétères du dérèglement climatique sur nos modes de vie. Aussi, c’est la notion même de progrès qui est remise en cause : toute la conception sur laquelle les sociétés occidentales se sont développées depuis le XVIIIe siècle est aujourd’hui mise sur la sellette et la décroissance brandie comme solution… Bien plus, la croyance en un progrès des sciences et, plus globalement, de la raison est de plus en plus discréditée. Mais le vacillement des valeurs progressistes n’est pas seulement l’effet de coups de boutoir provenant d’impacts extérieurs : au sein des milieux progressistes, les désaccords, voire les conflits sont tels que le doute s’instille sur la nature des valeurs à défendre. En France, le camp des progressistes apparaît traversé de contradictions si profondes qu’il y perd ses repères.

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Démocratie en transition : les transformations sociétales

Le vocable « sociétal » est, à l’origine, un anglicisme qui a été admis dans la langue française, à partir des années 1970, dans le contexte d’une émancipation décisive des mœurs. Jusque là, les problèmes de la société semblaient relever surtout du traitement de la question sociale : l’émergence d’une modalisation de ces problèmes sous leur forme sociétale a été concomitante du rôle de plus en plus prégnant joué par la société civile. L’accent a alors été mis sur l’adaptabilité des différentes façons de « vivre à sa mode » un même problème, sur des usages innovants pour mener à bien son existence, plutôt que de se référer à une conception figée ou déterministe de la nature humaine, de la société ou de l’histoire. La loi sur l’IVG votée en 1975 a pu être considérée comme l’une des premières institutionnalisations d’une revendication sociétale formulée par les femmes qui avaient décidé de faire reconnaître leur droit à disposer de leur corps, en se faisant entendre à partir de la société civile. Plus proche de nous, la loi de 2013 autorisant le « mariage pour tous » tout comme aujourd’hui la loi sur la PMA témoignent de cette revendication persistante de réaménagements innovateurs des modes de vie, des manières d’être au sein de la société. Cependant, si la fonction des institutions est d’établir avant tout des régulations stabilisatrices pérennes fondées sur des représentations collectives de ce qui est censé être reconnu comme des comportements normalisés, il apparaît que la « normalisation » des transformations sociétales ne va pas immédiatement de soi en raison de leur labilité rétive à toute fixation dogmatique. L’expression des revendications sociétales met plutôt en porte-à-faux les institutions établies. A l’inverse, aucune vie sociale ne peut se passer d’institutions. Dès lors, la « transduction » institutionnelle des transformations sociétales peut apparaître à la fois comme un défi et une nécessité qui témoigne de l’appartenance à une société ouverte.

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