Archives par mot-clé : post-vérité

Suicide d’une démocratie

On savait la démocratie fragile, voire malade. On la savait également menacée par des Etats autocratiques de plus en plus hostiles. Pouvait-on cependant imaginer qu’une démocratie s’autodétruise volontairement ? C’est pourtant ce qui se passe actuellement aux Etats-Unis : une majorité d’Etats et d’électeurs ont décidé d’envoyer au pouvoir D. Trump et, depuis sa prise de fonctions le 20 janvier dernier, nous avons compris qu’il ne s’agissait plus d’une alternance classique, mais d’un véritable changement de régime. Lui-même envisage de ne pas quitter le pouvoir au bout des quatre ans de son mandat, alors que la constitution le lui interdit expressément. Au-delà de ce qui n’est peut-être qu’une lubie de sa part, tout porte à croire que les Etats-Unis auront changé de visage au bout de ces quatre ans de mandat. Car ce n’est pas seulement la personnalité de D. Trump qui apparaît inquiétante, mais le fait qu’il cristallise sur son nom la puissance de trois familles idéologiques réactionnaires : les intégristes religieux chrétiens, les populistes conservateurs et les techno-libertariens. Malgré leurs divergences, ces trois courants poursuivent un but commun qui n’est autre que le démantèlement de la démocratie et de ses institutions. Certes, minée par des politiques récurrentes de discrimination raciale, la démocratie américaine a connu d’autres types de travers : dans les années 1950, le maccarthysme en fut une déplorable illustration. Mais aujourd’hui il ne s’agit plus d’une « chasse aux sorcières » dans le contexte d’une guerre froide, mais bien de s’attaquer aux racines mêmes de la démocratie accusée de tous les maux et, en particulier, d’être à la fois trop laxiste et trop normative. Désormais, adepte de la novlangue orwellienne, c’est paradoxalement au nom d’une certaine démocratie que Trump mène une croisade à marche forcée contre la démocratie américaine, sur un chemin qui se veut sans retour.

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Guerre de l’hubris et guerre hybride

« La Démesure (hubris), mère effrontée du mépris ». En imposant la guerre à l’Ukraine, Poutine a exprimé son mépris : mépris de la souveraineté de l’Etat ukrainien, mépris du droit international humanitaire, mépris de la liberté des peuples, mépris du mode de vie démocratique. Toute crise aiguë est en même temps un moment révéla-teur où les masques tombent. En critiquant Lénine pour avoir reconnu des droits aux nezavisimtsi (« indépendantistes ») de l’époque et en dénonçant également la plateforme du parti communiste de l’Union soviétique de septembre 1989 qui garantissait la souveraineté des républiques fédérées, le chef actuel du Kremlin a montré que son bellicisme assumé ne relève pas d’une simple nostalgie de l’ex-URSS, mais bien de vouloir recréer un empire russe : la Novorossia. Cette ambition impérialiste le conduit à prétendre cyniquement imposer sa puissance à des territoires sans tenir compte des peuples, quitte à mener une « guerre totale » à nos portes et à déstabiliser tout le continent européen. La singularité de ce nouvel impérialisme est de mobiliser toutes les armes de la « guerre hybride », jusqu’à menacer d’utiliser des moyens surpuissants.

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Le complotisme est un mal endémique en temps de pandémie

Publié le 19 avril 2020 dans Le Monde

A l’ère de la post-vérité, il n’est pas étonnant de voir fleurir le conspirationnisme, mais quand s’ajoute à ce contexte une crise sanitaire majeure, les thèses complotistes resurgissent avec encore plus de virulence. Le complotisme est un mal endémique en temps de pandémie.

Le confinement favorise l’expression des théories les plus délirantes sur les réseaux sociaux qui deviennent le refuge d’un monde parallèle uni par une défiance maladive. Ainsi, une pandémie atteint non seulement les corps, mais aussi les esprits, en les rendant alors incapables de discriminer le vrai et le faux. Lutter contre ce mal que l’Organisation mondiale de la santé (OMS) a appelé « infodémie » peut s’avérer cependant aussi difficile que le combat contre un virus inconnu.

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L’ère de la post-vérité ou le «complexe de Jocaste»

Le succès de la post-vérité semble marquer l’avènement d’une nouvelle ère: celle où la discrimination entre le vrai et le faux serait devenue superflue et où l’exigence de vérité serait considérée comme intempestive. Le fait que ce néologisme ait été présenté comme le mot de l’année 2016 par l’Oxford English Dictionary serait l’indice d’un phénomène très contemporain. Il est effectivement concomitant du développement de notre société post-moderne où l’individualisme et le relativisme semblent triompher. Son expansion paraît étroitement liée à l’usage des nouvelles technologies de l’information et de la communication. Paradoxalement, la technologie post-moderne a permis de colporter une vision pré-moderne du monde où règnent le préjugé, la rumeur et tous les ingrédients de l’obscurantisme.

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L’ère de la défiance généralisée

Fakes news et bullshitting témoignent que le temps de l’exigence de vérité semble désormais révolu, au point que la discrimination entre le vrai et le faux serait devenue superflue. Ce renoncement sape non seulement notre confiance dans le progrès des connaissances, mais porte atteinte également aux critères qui nous permettent de nous orienter dans l’existence en tant qu’homme et citoyen. Mais les régressions irrationnelles induites par les partisans de la post-vérité sont le symptôme d’un malaise profond : nous sommes entrés dans l’ère de la défiance généralisée. Personne ne veut plus faire confiance à personne, ni même en la reconnaissance d’une réalité objective. Cette méfiance systématique fait désormais les beaux jours d’un relativisme et d’un scepticisme nihilistes.

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Sortie de l’ouvrage : Philosophie de la post-vérité

Philosophie de la post-vérité Bullshitting et fake news se propagent partout. Le succès rencontré par les partisans de la post-vérité est symptomatique de notre société post-moderne, marquée par la montée du relativisme. Ce renoncement au « dire vrai » sape notre confiance dans le progrès des connaissances et nuit aux critères nécessaires pour s’orienter dans l’existence en tant qu’homme et citoyen. Les réseaux sociaux semblent en être devenus le creuset privilégié. Cependant, les menaces que fait peser la post-vérité n’ont-elles pas des racines beaucoup plus profondes ? La post-vérité ne relève-t-elle pas d’une volonté humaine tenace d’occulter le vrai, toujours prête à resurgir aux dépens du rationalisme ? Une généalogie de la post-vérité permet ici de mettre au jour les tenants et les aboutissants d’une telle attitude. Cette entreprise requiert un travail de recontextualisation philosophique des rapports entre l’exigence de vérité et la puissance de son déni.

Couverture Philosophie de la post-vérité

Philosophie de la post-vérité

Alain Cambier

Éditions Hermann

Les nouveaux réseaux de l’obscurantisme

Il est de bon ton de proclamer que notre époque est celle de la « société de la connaissance ».  Pourtant, parler de « société de la connaissance » revient aujourd’hui à entretenir des illusions sur nos performances cognitives, au point de nous rendre aveugle à une réelle montée de l’ignorance. Certes, sous l’effet du développement des technologies de l’information et de la communication, la circulation intense et très largement distribuée de données et d’informations semble devoir permettre de faciliter la transmission et la production de savoirs. Depuis la découverte de l’imprimerie, nous avons effectivement assisté à une deuxième révolution fondamentale dans la mise à disposition de moyens techniques sophistiqués pour diffuser les connaissances et cette diffusion  pourrait sembler assurer une croissance intelligente de nos sociétés. Mais il est loin d’être avéré que l’usage qu’en font actuellement les  réseaux sociaux puisse constituer une garantie contre la persistance de l’inculture. Au contraire, ces derniers tendent à devenir des fabriques de l’ignorance, voire les nouveaux vecteurs de l’obscurantisme.

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Post-vérité : la raison du plus fou

Tribune supplément idées dans le journal « Le Monde » du 21/01/2017 (page 6) : Parce qu’elle témoigne  d’une dénégation pathologique des faits, la post-vérité est le creuset de tous les négationnismes.

La « post-­vérité » est synonyme de bullshitting, de l’art de « dire des foutaises », parce qu’elle discrédite le fact checking, la vérification des faits. Elle révèle ce qu’avait déjà pointé Hannah Arendt, dans un texte intitulé « Vérité et politique » : la vulnérabilité des vérités de fait. Alors que les vérités de raison – comme les démonstrations mathématiques – semblent s’imposer de manière nécessaire, il n’en est pas de même des vérités de fait. Les vérités de raison possèdent en elles un élément de coercition qui leur fait résister à toute tentative de remise en question arbitraire. En revanche, l’autre type de vérité y semble plus exposé.

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