Archives de catégorie : Articles

Guerre de l’hubris et guerre hybride

« La Démesure (hubris), mère effrontée du mépris ». En imposant la guerre à l’Ukraine, Poutine a exprimé son mépris : mépris de la souveraineté de l’Etat ukrainien, mépris du droit international humanitaire, mépris de la liberté des peuples, mépris du mode de vie démocratique. Toute crise aiguë est en même temps un moment révéla-teur où les masques tombent. En critiquant Lénine pour avoir reconnu des droits aux nezavisimtsi (« indépendantistes ») de l’époque et en dénonçant également la plateforme du parti communiste de l’Union soviétique de septembre 1989 qui garantissait la souveraineté des républiques fédérées, le chef actuel du Kremlin a montré que son bellicisme assumé ne relève pas d’une simple nostalgie de l’ex-URSS, mais bien de vouloir recréer un empire russe : la Novorossia. Cette ambition impérialiste le conduit à prétendre cyniquement imposer sa puissance à des territoires sans tenir compte des peuples, quitte à mener une « guerre totale » à nos portes et à déstabiliser tout le continent européen. La singularité de ce nouvel impérialisme est de mobiliser toutes les armes de la « guerre hybride », jusqu’à menacer d’utiliser des moyens surpuissants.

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« Cancel culture » ou barbarie ?

Sur les réseaux sociaux, tous les paradoxes semblent aujourd’hui permis. Ainsi, ceux qui y revendiquent avec véhémence la plus grande liberté d’expression sont souvent les mêmes qui, se découvrant une vocation justicière intraitable, jettent l’opprobre sur un individu et le clouent au pilori du tribunal médiatique. La « cancel culture » qui sévit maintenant aussi bien aux Etats-Unis qu’en Europe est devenue la nouvelle figure de l’intolérance. Outre Atlantique, en juin 2020, un collectif de plus de cent cinquante intellectuels s’était déjà élevé contre les dérives de ce nouveau type de lynchage. Mais il ne s’agit pas simplement d’une nouvelle forme de censure : parler ici de culture est une imposture, puisqu’une telle attitude tourne le dos à toutes les valeurs associées à cette notion prise aussi bien dans son acception universaliste comme accès aux Lumières de la raison que dans son sens particulariste renvoyant à un partage de mœurs et de formes symboliques permettant de vivre ensemble.

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Fragile démocratie

Comment comprendre qu’un président américain sortant ait pu dénier les résultats légaux d’une élection présidentielle, au point de susciter un assaut insurrectionnel sur le Capitole, lieu le plus emblématique de la démocratie américaine? Expliquer les tenants et aboutissants d’un tel événement n’est pas seulement un enjeu pour les américains, mais également pour tous ceux qui, attachés à la démocratie, sont aussi conscients de sa vulnérabilité. Car, de ce côté-ci de l’Atlantique, la démocratie est aussi menacée par le conspirationnisme de la «mob rule», au point que, sous prétexte de remédier à ses imperfections, celui-ci n’hésite pas à remettre en question ses institutions.

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Infodémie sur pandémie

Toute crise est propice aux extrapolations fantaisistes, a fortiori une crise sanitaire: ainsi, une pandémie peut affecter non seulement les corps, mais aussi les esprits. Le confinement a «acutisé» la propagation des théories les plus délirantes sur les réseaux sociaux qui sont devenus plus que jamais le refuge d’un monde parallèle uni par une défiance maladive. Lutter contre ce mal que l’Organisation mondiale de la santé (OMS) a appelé «infodémie» -c’est-à-dire la propagation de croyances trompeuses -peut s’avérer cependant aussi difficile que le combat contre un nouveau virus. Cette prolifération d’infox à laquelle nous avons assisté participe surtout d’un déni de réalité qui a pris de multiples formes.

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Le complotisme est un mal endémique en temps de pandémie

Publié le 19 avril 2020 dans Le Monde

A l’ère de la post-vérité, il n’est pas étonnant de voir fleurir le conspirationnisme, mais quand s’ajoute à ce contexte une crise sanitaire majeure, les thèses complotistes resurgissent avec encore plus de virulence. Le complotisme est un mal endémique en temps de pandémie.

Le confinement favorise l’expression des théories les plus délirantes sur les réseaux sociaux qui deviennent le refuge d’un monde parallèle uni par une défiance maladive. Ainsi, une pandémie atteint non seulement les corps, mais aussi les esprits, en les rendant alors incapables de discriminer le vrai et le faux. Lutter contre ce mal que l’Organisation mondiale de la santé (OMS) a appelé « infodémie » peut s’avérer cependant aussi difficile que le combat contre un virus inconnu.

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La parole est-elle totalement libre dans l’espace public ?

Est-il légitime de s’exprimer sans retenue dans l’espace public ? Sous prétexte de liberté d’expression, peut-on justifier l’injure publique et les propos diffamatoires dans les réseaux sociaux ou dans certains médias complaisants ? Dans son dernier ouvrage, Olivier Beaud met en garde : «Aucune liberté n’est absolue; toute liberté rencontre des limites, y compris la liberté d’expression». Car souvent, à travers les personnes visées par la violence verbale, ce sont les institutions républicaines elles-mêmes qui se trouvent menacées, au nom d’une conception populiste de la démocratie. Mais inversement, vouloir fixer des limites ne revient-il pas à instaurer un délit d’opinion? La République peut-elle se défendre sans trahir ses principes?

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L’ère de la post-vérité ou le «complexe de Jocaste»

Le succès de la post-vérité semble marquer l’avènement d’une nouvelle ère: celle où la discrimination entre le vrai et le faux serait devenue superflue et où l’exigence de vérité serait considérée comme intempestive. Le fait que ce néologisme ait été présenté comme le mot de l’année 2016 par l’Oxford English Dictionary serait l’indice d’un phénomène très contemporain. Il est effectivement concomitant du développement de notre société post-moderne où l’individualisme et le relativisme semblent triompher. Son expansion paraît étroitement liée à l’usage des nouvelles technologies de l’information et de la communication. Paradoxalement, la technologie post-moderne a permis de colporter une vision pré-moderne du monde où règnent le préjugé, la rumeur et tous les ingrédients de l’obscurantisme.

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L’ère de la défiance généralisée

Fakes news et bullshitting témoignent que le temps de l’exigence de vérité semble désormais révolu, au point que la discrimination entre le vrai et le faux serait devenue superflue. Ce renoncement sape non seulement notre confiance dans le progrès des connaissances, mais porte atteinte également aux critères qui nous permettent de nous orienter dans l’existence en tant qu’homme et citoyen. Mais les régressions irrationnelles induites par les partisans de la post-vérité sont le symptôme d’un malaise profond : nous sommes entrés dans l’ère de la défiance généralisée. Personne ne veut plus faire confiance à personne, ni même en la reconnaissance d’une réalité objective. Cette méfiance systématique fait désormais les beaux jours d’un relativisme et d’un scepticisme nihilistes.

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Les mirages de la démocratie directe

Dans son dernier ouvrage , François Dubet souligne que les exaspérations individuelles qui ne trouvent pas d’expression politique nourrissent les mouvements populistes. La révolte des « gilets jaunes » a confirmé ce sentiment déprimant qu’éprouvent de nombreux citoyens d’être méprisés et relégués… Quand la représentation politique ne joue plus son rôle, les « passions tristes » se transforment en cris de colère jusqu’à s’exprimer dans la violence. Mais la crise de la représentation à laquelle nous assistons aujourd’hui justifie-t-elle de renoncer à tout principe de représentation ?

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Les nouveaux réseaux de l’obscurantisme

Il est de bon ton de proclamer que notre époque est celle de la « société de la connaissance ».  Pourtant, parler de « société de la connaissance » revient aujourd’hui à entretenir des illusions sur nos performances cognitives, au point de nous rendre aveugle à une réelle montée de l’ignorance. Certes, sous l’effet du développement des technologies de l’information et de la communication, la circulation intense et très largement distribuée de données et d’informations semble devoir permettre de faciliter la transmission et la production de savoirs. Depuis la découverte de l’imprimerie, nous avons effectivement assisté à une deuxième révolution fondamentale dans la mise à disposition de moyens techniques sophistiqués pour diffuser les connaissances et cette diffusion  pourrait sembler assurer une croissance intelligente de nos sociétés. Mais il est loin d’être avéré que l’usage qu’en font actuellement les  réseaux sociaux puisse constituer une garantie contre la persistance de l’inculture. Au contraire, ces derniers tendent à devenir des fabriques de l’ignorance, voire les nouveaux vecteurs de l’obscurantisme.

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