Archives par mot-clé : Carl Schmitt

Suicide d’une démocratie

On savait la démocratie fragile, voire malade. On la savait également menacée par des Etats autocratiques de plus en plus hostiles. Pouvait-on cependant imaginer qu’une démocratie s’autodétruise volontairement ? C’est pourtant ce qui se passe actuellement aux Etats-Unis : une majorité d’Etats et d’électeurs ont décidé d’envoyer au pouvoir D. Trump et, depuis sa prise de fonctions le 20 janvier dernier, nous avons compris qu’il ne s’agissait plus d’une alternance classique, mais d’un véritable changement de régime. Lui-même envisage de ne pas quitter le pouvoir au bout des quatre ans de son mandat, alors que la constitution le lui interdit expressément. Au-delà de ce qui n’est peut-être qu’une lubie de sa part, tout porte à croire que les Etats-Unis auront changé de visage au bout de ces quatre ans de mandat. Car ce n’est pas seulement la personnalité de D. Trump qui apparaît inquiétante, mais le fait qu’il cristallise sur son nom la puissance de trois familles idéologiques réactionnaires : les intégristes religieux chrétiens, les populistes conservateurs et les techno-libertariens. Malgré leurs divergences, ces trois courants poursuivent un but commun qui n’est autre que le démantèlement de la démocratie et de ses institutions. Certes, minée par des politiques récurrentes de discrimination raciale, la démocratie américaine a connu d’autres types de travers : dans les années 1950, le maccarthysme en fut une déplorable illustration. Mais aujourd’hui il ne s’agit plus d’une « chasse aux sorcières » dans le contexte d’une guerre froide, mais bien de s’attaquer aux racines mêmes de la démocratie accusée de tous les maux et, en particulier, d’être à la fois trop laxiste et trop normative. Désormais, adepte de la novlangue orwellienne, c’est paradoxalement au nom d’une certaine démocratie que Trump mène une croisade à marche forcée contre la démocratie américaine, sur un chemin qui se veut sans retour.

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L’autocratisation qui vient …

Dans son dernier rapport intitulé « Defiance in the face of autocratization », l’institut V-Dem de l’Université suédoise de Göteborg – dirigé par Staffan Lindberg et Anna Lührmann – soulignait en 2022 que tous les gains démocratiques acquis dans le monde depuis la chute du mur de Berlin en 1989 étaient désormais effacés : « L’expansion massive des droits et des libertés démocratiques qui avait suivi la fin de la guerre froide a été perdue ». Bien plus, l’essentiel de ce reflux démocratique s’est produit au cours de la dernière décennie écoulée. Nous vivons actuellement une vague d’« autocratisation » qui menace toutes les démocraties. Selon cet observa-toire, 70 % de la population mondiale vit aujourd’hui dans une autocratie. L’autocratie correspond à la concentra-tion du pouvoir entre les mains d’un dirigeant « fort » qui prétend incarner à lui seul la volonté du peuple – quitte à bafouer les droits fondamentaux tels que la liberté des médias ou les principes démocratiques de base comme la séparation des pouvoirs – et qui prolonge son mandat au-delà de toute limite. Or, si les coups d’État sont habituel-lement l’expression la plus spectaculaire de l’autocratisation, la nouveauté est que son expansion actuelle au coeur même de démocraties se déroule plutôt de manière rampante et en se dotant d’une façade juridique.

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Fragile démocratie

Comment comprendre qu’un président américain sortant ait pu dénier les résultats légaux d’une élection présidentielle, au point de susciter un assaut insurrectionnel sur le Capitole, lieu le plus emblématique de la démocratie américaine? Expliquer les tenants et aboutissants d’un tel événement n’est pas seulement un enjeu pour les américains, mais également pour tous ceux qui, attachés à la démocratie, sont aussi conscients de sa vulnérabilité. Car, de ce côté-ci de l’Atlantique, la démocratie est aussi menacée par le conspirationnisme de la «mob rule», au point que, sous prétexte de remédier à ses imperfections, celui-ci n’hésite pas à remettre en question ses institutions.

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De la post-politique à la pré-politique

La critique de la post-politique est désormais un passage obligé pour ceux qui, dans la « gauche radicale », veulent en finir avec la « démocratie libérale ». Dans L’illusion du consensus, Chantal Mouffe a prétendu fournir un argumentaire de fond pour étayer cette dénonciation du « Zeitgeist post-politique » : en l’occurrence, la recherche du consensus en démocratie, au-delà du clivage entre droite et gauche. Or, cette recherche du consensus est l’objet de critiques convergentes de la part de l’extrême droite… Paradoxalement, les références théoriques invoquées par C. Mouffe entretiennent cette tendance au confusionnisme idéologique. Bien plus, en stigmatisant la post-politique, ses analyses justifient plutôt une régression dans la pré-politique.

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La représentation en question

La désaffection vis-à-vis de la politique telle qu’elle est menée aujourd’hui se traduit par une méfiance accrue vis-à-vis de ceux qui prétendent agir au nom du peuple. Les prérogatives qu’ils s’accordent volontiers semblent d’autant plus contestables qu’elles sont souvent proportionnelles à l’impuissance dont ils font preuve pour traiter les problèmes institutionnels, sociaux et économiques rencontrés par les citoyens. En un mot, le peuple ne se reconnaît plus dans ses représentants. La défiance qui s’est installée condamne même certains à entreprendre des actions spectaculaires et désespérées pour défendre leurs intérêts. Bien plus, des forcenés n’hésitent pas à user de la violence aveugle contre des élus pris pour des boucs-émissaires. Il serait pourtant naïf de ranger ces phénomènes dans la rubrique des faits divers : ils constituent le symptôme d’un malaise grandissant. De tels comportements criminels ne peuvent que jeter l’effroi et souligner l’ampleur d’un malentendu. Car, la représentation est une procédure fondamentale de l’action politique. Prétendre s’en passer ne pourrait entraîner qu’une régression vers des méthodes nihilistes. Il s’agit donc de faire la part des choses entre ceux qui aspirent à redonner du sens à la représentation et les irresponsables qui prétendent jeter le bébé avec l’eau du bain. Il faut cesser de considérer la représentation comme un blanc-seing accordé à quelques-uns, mais en même temps repenser les fondements de sa légitimité. Continuer la lecture de La représentation en question

Les limites du souverainisme

La mondialisation provoque à juste titre des craintes. Pour éviter que celle-ci se réduise à n’être que la suprématie de la puissance américaine sur l’ensemble de la planète, certains misent sur la construction de pôles économiques et politiques – comme l’Europe – capables de contrebalancer la seule superpuissance qui domine désormais le monde. Mais d’autres sont tentés par des solutions de repli plus archaïques : tel le souverainisme. Tirant son origine de l’organisation de nations s’excluant les unes les autres, il repose sur le culte de la puissance de l’Etat. Oubliant que son histoire a été marquée par la légitimation de la violence au nom de prétendus intérêts supérieurs, il veut se refaire aujourd’hui une virginité politique. Il nous faut pourtant rappeler ici qu’il n’offre qu’une conception réductrice de la politique et que l’identification qu’il établit entre la liberté et la souveraineté n’est qu’une mystification.  Continuer la lecture de Les limites du souverainisme